Même les ténèbres ne sont pas obscures pour toi, La nuit brille comme le jour, Et les ténèbres comme la lumière – Bible, Psaumes 139 :12
Je ne sais pas où je suis, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne peut savoir, on doit juste avancer. – Samuel Beckett
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La vie s’éveillait doucement dans la vallée. Les rayons du soleil projetaient de larges ombres sur le flanc de la montagne, et le vent faisait onduler avec douceur les feuilles des grands arbres qui semblaient avoir revêtu ce jour-là leurs plus belles couleurs. Seul signe de vie, un écureuil traversa rapidement le petit chemin de terre qui menait à la vallée et qui reliait le reste du monde à cet endroit si calme.
Oui, tout était calme, serein, accueillant. Rien de surprenant en fait, car la Vallée de Norimbourg était réputée pour sa quiétude et pour l’amabilité – voire l’affabilité – de ses habitants. Ceux-ci, d’aussi loin que mémoire d’homme se souvienne, étaient réputés à travers tout le Pays du Nord pour leurs connaissances en métallurgie, un art acquit au fil des siècles et peaufiné par les artisans du village de père en fils. Le savoir se transmettait ainsi selon des rituels bien définis et que tous respectaient. On chuchote même que certains vieux forgerons maîtrisaient la Thurma, cet art mythique et oublié qui permettait aux initiés de forger des épées dont la lame pouvait transpercer toute matière et qui ne craignait aucune cuirasse, si résistante soit-elle. Depuis la Grande Bataille par contre, un décret royal interdisait la propagande de cet art de vivre… car la Thurma en était un, c’était un art de vivre en soi, un état d’esprit particulier, une vie différente – mais à cette époque ce n’était plus qu’un conte, voire une fable destinée à entretenir l’imaginaire des plus jeunes. Ainsi, bien souvent autour d’un feu on pouvait apercevoir des enfants se battre à l’aide d’épées de bois et criant à tue tête « Je suis un Chevalier de Thurm, je suis invincible! » Le lecteur aura bien entendu compris que le chevalier possédant une telle épée se voyait attribuer le titre de « Chevalier de Thurm », un titre qui ne fut jamais réclamé en plus de 700 ans, soit depuis la dernière Grande Bataille.
Que le lecteur veuille bien me pardonner si je m’égare dans quelque propos incongru. Tout cela me semble encore si réel, si tangible, que parfois j’en oublie ma situation. Ainsi, la vallée semblait ne pas vouloir se sortir de cette torpeur qui la recouvrait, tel un voile ou un nuage que le vent tente d’effrayer. Un observateur plus minutieux eut pu remarquer une ombre, soigneusement camouflée derrière un grand chêne. C’était Virteng, le seul représentant de la race des géants habitant encore dans ces contrées. Plus haut qu’un cheval qui se lève sur ses pattes de derrière et plus fort que le plus fort des ours, Virteng n’avait pourtant aucune trace de malice, et seule sa grande taille pouvait imposer la crainte à un étranger ou à quelqu’un qui le rencontrait pour la toute première fois au détour d’un sentier.
Les derniers géants étaient arrivés dans les pays du nord il y a déjà plusieurs siècles, peu après que le décret interdisant aux « gens de grand taille de résider ou de demeurer dans les villes du sud pendant plus de 2 jours consécutifs. » eut été instauré. On chuchote que les géants commençaient à prendre de plus en plus de pouvoir au sud du pays et que le roi craignait une sédition au sein de la populace si ceux-ci continuaient à croître en nombre et en puissance. Ceux-ci n’eurent donc d’autre choix que de s’exiler au Nord, près de la forêt des Cyprès et de la frontière du pays des Spartes.
Virteng était donc arrivé dans la Vallée il y a de cela plusieurs centaines de lunes. D’où il venait précisément et où il allait, personne ne le savait, et d’ailleurs cela n’intéressait personne. Il faut dire que les habitants de Norimbourg n’étaient pas très curieux de nature – si cela est bon, bien malin qui pourrait l’affirmer, car après tout, un vieux dicton ne dit-il pas que « si la fleur se revêt aujourd’hui d’une couleur qui diffère du jour précédent, cela ne regarde qu’elle ». Fort heureux de l’accueil et de l’anonymat qui lui fut réservé, Virteng s’était empressé de se construire une grande hutte près des solides portes de fer forgé qui interdisaient l’accès au village. Peut-être désirait-il pouvoir s’enfuir rapidement si besoin était, ou peut-être appréciait-il simplement la proximité du grand bois de chênes qui peuplaient la vallée. Cela ne regardait que lui, et c’était bien ainsi.
Depuis l’aube déjà, Virteng traquait un lièvre qui ne semblait guère désireux de coopérer. Un chuchotement à peine audible trahissait la présence du chasseur, et peut-être l’ouïe développée des animaux les avertissait-elle du danger potentiel qui les guettait – au grand désarroi du chasseur éhonté.
- Que n’ai-je plus de patience, de patience, de patience! Grommelait le géant d’un air moribond.
Se grattant vigoureusement la barbe – qui n’avait probablement pas goûté au savon depuis plusieurs années – il sortit une grosse pipe de bois, toute tortillée et dont la forme rappelait étrangement celle d’une limace. Bientôt, de petits nuages blanchâtres s’échappèrent de la pipe et de faibles grognements de satisfaction confirmèrent que c’était là une activité que le géant appréciait au plus haut point.
Secouant sa pipe, Virteng se leva, l’air penaud et résigné, conscient que sa chasse n’avait pas apporté les résultats escomptés. Grognant quelque propos incompréhensible – cela était courant chez les géants – il se dirigea lentement vers le village encore endormi. Une chasse infructueuse, cela signifiait qu’il devrait piger dans ses économies afin de s’offrir quelque morceau de lard accompagné d’une miche de pain. Franchissant la porte du village, il se dirigea en maugréant vers sa hutte, lorsqu’il fut arrêté par un cri : « Virteng! Virteng !»
Un homme trapu et vif s’approcha de lui. « La battue aura lieu dans quelques heures, et le Prince demande ta présence auprès de ses chasseurs. Ton expérience de la chasse ainsi que ta connaissance des animaux lui serait d’une grande utilité. Sa Majesté a fait un pari avec le Roi du pays des Spartes, à savoir lequel des deux ramènerait la plus grosse carcasse de grunt sauvage. Le Prince m’a chargé de t’emmener avec moi.»
Revêtu d’une chemise de cuir brun et d’une cuirasse usée par les années, l’homme semblait avoir survécu à maintes et maintes batailles, car une profonde cicatrice entamait sa joue droite et son visage ridé et froid paraissait avoir vu des choses qu’il eut préféré ne jamais voir. Il s’arrêta au pied d’un arbre, soufflant comme un vieux cheval épuisé par une longue course. Secouant sa chemise pour la nettoyer de la poussière qui s’y était accumulée durant la course, il releva la tête juste à temps pour apercevoir le géant s’engouffrer dans sa hutte.
- « Ces bougres de géants, marmonna-t-il en ouvrant la porte de la hutte, ils sont plus entêtés qu’une mule et plus farouches qu’un étalon sauvage. Si ce n’était que de moi, je les aurais déjà tous expédiés dans l’au-delà!»
Tournant le dos à la porte, le dos courbé, Virteng semblait s’affairer à une besogne qui nécessitait toute son attention. Farfouillant dans un gros coffre de bois vermoulu mais qui semblait toujours solide, il semblait chercher quelque chose – les cliquetis de ferraille qu’on entendait s’entremêlaient avec les grognements à peine audibles qui émanaient de la gorge du géant.
- « Virteng, tu connais le caractère du Prince… Tu sais ce qui arrive lorsqu’il est contrarié… Moi, Arxès, Chef des gardes, t’ordonne au nom du Prince de…»
L’homme à la cicatrice n’eut pas même le temps de terminer sa phrase. Se relevant d’un coup, les yeux flamboyants, Virteng le fixait intensément.
- « Le Prince Salazar est un traître, un vil personnage qui ne mérite pas le trône du Royaume. Jamais je ne me soumettrai à ses ordres, quels qu’ils soient! »
Reprenant son souffle, il ajouta, plus doucement :
- « Si seulement l’héritier promis par la Prophétie ne tardait pas tant… »
À cet instant on entendit une lame de métal sortir de son étui. Arxès pointait vers Virteng la pointe de son épée, qu’on devinait finement aiguisée.
- « Tu oses défier l’autorité royale! Et tu profanes le nom de Sa Majesté en mentionnant les Écrits Interdits. Cela pourrait te valoir la mort, géant! »
Pendant un instant, le géant et le soldat se fixèrent, d’un air de défi. D’un côté le géant, force de la nature, survivant d’une race presque éteinte, fier, noble. De l’autre le soldat, formé par les meilleurs combattants de son époque, inflexible, froid, habitué à la violence et insensible à la souffrance. Le souffle court, encore haletant, le soldat reculât quelque peu. Il savait qu’il ne pouvait se mesurer au géant en combat singulier.
- « Sache que ton refus pourra te coûter très cher, géant, très cher… » persifla-t-il en s’approchant de la porte. « Ne prends pas pour acquis ton droit à la vie, et sache que tu ne peux défier l’autorité royale sans en essuyer les conséquences! »
Arxès claqua la porte. Dans la hutte, plus rien ne bougeait. On voyait Virteng, la tête relevée, les yeux brillants, fixant la porte comme si le soldat allait réapparaître d’un instant à l’autre. Un nuage de poussière venait filtrer les rayons du soleil qui se frayaient un chemin à travers l’unique fenêtre de la hutte. Le géant savait qu’il venait de commettre une bourde qui lui causerait bien des ennuis. Le Prince était un être vil et insensible qui ne tolérait pas la désobéissance, si minime soit-elle.

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