Le rang
Olivier Voyer

« Non, c’est impossible! » C’était la première fois que ça arrivait. Au début je crus que je me trompais, que mon subconscient avait interprété à sa façon ce que mes yeux avaient vu. Après tout, cela était tout à fait impossible : ça ne s’était jamais vu et ça ne risquait pas d’arriver. Continuant à marcher, je jetai un regard furtif devant moi. Mon acolyte suivait la cadence, régulier comme une horloge – comme nous tous d’ailleurs, comme nous le faisions toujours tous, comme nous l’avions toujours fait et comme nous le ferions toujours. Cette pensée me rassura. Haussant les épaules, je poursuivis ma route au sein du rang.

« Et si j’avais bien vu? » Cette pensée m’assaillit de nouveau. Je ne pouvais m’empêcher de réfléchir à ce que je croyais avoir vu. J’entendais au loin le son du tambour qui résonnait en mon esprit comme autant de coups de poings qu’on aurait assénés à mon visage. Mon esprit se mit alors en ébullition, les idées formant un tourbillon de paradoxes si intenses que bientôt mon cœur se mit à battre la chamade, comme si tout en moi luttait contre cette pensée qui grandissait en moi telle une flamme indomptable. Je fermai les yeux. Mon esprit était incapable d’être conséquent avec ce qu’impliquait ce que j’avais vu… ce que je croyais avoir vu. Je me décidai alors d’en avoir le cœur net.

Ouvrant un œil, puis l’autre, je tournai légèrement la tête vers la droite, ignorant la honte et la peur qui commençaient à grandir en moi. « Mais que fais-tu donc? Tu n’as pas à savoir, tu n’as pas à comprendre, il te suffit d’avancer, droit devant, sans te soucier de quoi que ce soit! » Luttant de nouveau contre ma propre volonté, affaibli par ces luttes intestines, je désirais tout à coup avec moins d’intensité connaître la vérité : on m’avait toujours enseigné que celle-ci me détruirait. Alors que je me résignais à rentrer docilement dans le rang et à mettre de côté ces idées hérétiques, j’aperçus tout à coup l’objet de mon désarroi. Mon cœur cessa alors de battre, comme si ce que je venais de voir suffisait à révoquer pour toujours mon droit à la vie. « Cet… cet… cet homme! »

L’incongruité de la vision était telle que mon univers s’ébranla en sa base, secouant les fondations de dogmes si fortement ancrés en moi qu’il ne m’était jamais venu à l’idée de les remettre en question. Suffocant sous la pression, haletant, je me forçai à respirer, cherchant dans cette bouffée d’air frais un semblant de sécurité, une bouée par laquelle je sauverais mon âme. Les forces me revenaient peu à peu. Mon esprit était comme ce chat que j’avais vu, un jour, retombant sur ses pattes après une chute incongrue. Alors que je croyais avoir échappé à la tempête, la pensée revint vers moi avec une nouvelle intensité, plus vive qu’auparavant; je compris alors qu’elle était trop puissante pour être étouffée. « Cet homme… cet homme est en train de sortir du rang! » Je ne pouvais y croire. C’était la première règle du Grand Livre sacré. Et cet homme venait de l’enfreindre, sous mes yeux de surcroît. Tout à coup, cette pensée m’effraya.

Sans savoir pourquoi, une grande crainte envahit mon être tout entier, comme si le froid venait de trouver en moi un refuge adéquat pour s’épandre en toute impunité. Je ne pouvais m’empêcher de fixer cet homme qui profanait sous mes yeux la totalité de mes convictions. Lentement mais sûrement, il marchait en dehors de son rang, se dirigeant vers la Montagne Interdite d’un pas décidé, comme s’il obéissait à un appel lointain mais persistant. Ce fut alors que me vint l’Idée. Je secouai la tête vigoureusement, tentant de chasser l’emprise tentaculaire de ma propre folie. Étonnamment, je me surpris à cajoler et à entretenir le germe qui venait d’être planté en moi. Je n’avais plus peur. Au fond de moi, je sus que je savais.

Une chaleur m’envahit alors, chassant du même coup ce froid et cette lividité qui avaient pris d’assaut la forteresse de ma volonté. Je me surpris ensuite à repenser à cette idée qui venait de poindre en mon esprit, à cette lueur d’espoir qui ne m’était pas familière mais que j’apprenais à apprivoiser avec bonheur. « Et si je le suivais? » Accueillant alors définitivement cette idée en moi, un flot d’énergie nouvelle s’écoula en trombe dans mes veines, assouvissant pour la première fois mon âme assoiffée. Relevant la tête, je regardai mon acolyte qui marchait toujours devant moi. Je voyais sa nuque se balancer régulièrement de gauche à droite, au rythme des pas réguliers qui m’étaient devenus familiers. Le flot était maintenant devenu torrent. Je fit un premier pas en dehors du rang, puis un deuxième. Je levai les yeux au ciel et aperçut pour la première fois le soleil. Contrairement à ce qu’on m’avait enseigné, ses rayons ne m’éblouirent pas. J’entendis alors l’acolyte derrière moi chuchoter: « Non c’est impossible! » J’esquissai alors un sourire. La libération avait commencé.